"Des milliers de consommateurs sont prêts à payer
leur café 30 % de plus parce qu'il est est équitable et que ce prix juste permettra à de petits
producteurs et à leur famille d'avoir une vie décente.
Lorsque l'on achète une image 1 euro, permet-on au photographe une vie décente?"
Chaque année le prix des photos baisse, inexorablement. Les raisons sont multiples, parmi
lesquelles l'utilisation généralisée du numérique et l'idée reçue selon laquelle tout le monde
serait
capable de produire de belles images, vient ensuite l'ouverture des photothèques en ligne
avec
possibilité d'acheter mondialement, pour finir par l'apparition des agences de microstocks,
euphémisme pour parler de micro prix.
La profession est tellement abasourdie par ces changements, que le Libre de Droit, frayeur
des
années 2000, passe pour un vaillant défenseur du droit d'auteur.
Le but de cette chronique n'est pas de crier au loup, mais plutôt de nous interroger sur le
sens
profond de cette mutation et de ses conséquences.
Chaque produit a un coût qui dépend de sa nature même et en grande partie de la région du
monde où il a été cultivé ou fabriqué. Des citoyens de pays en développement gagnent pour
fabriquer des objets de grande consommation mondiale souvent moins de 100 US $ par mois. On
peut penser que cela est choquant - ou pas - mais ce dont on est sûr, c'est que ces pays
émergents verront sous peu le niveau de vie de leurs habitants augmenter.
Maintenant regardons la situation de la photo, principalement produite dans les pays
occidentaux,
où le salaire minimum moyen est d'environ 1000 € par mois, par des photographes
professionnels
qui eux ont vu leurs revenus chuter de 30 à 50 % depuis 5 ans. Je parle bien sûr uniquement
de
ceux qui sont encore photographes.
La question qui se pose est de savoir si il y a encore une place pour la photo ou tout au
moins
pour les photographes. Seraient-ils, comme les derniers Dodos, voués à disparaître alors que
la
photo est partout, dans chaque moment de notre vie ?
Le monde serait-il devenu schizophrène ? Sans doute.
Mais nous avons le pouvoir, chacun d'entre nous, photographes, agences, éditeurs, rédacteurs
de
magazines, publicitaires, de nous interroger et d'agir. Les deux premiers peuvent décider de
ne
pas vendre si le prix proposé est trop bas et sans rapport avec le travail fourni, les autres
peuvent
décider d'acheter les photos juste un peu plus cher.
Inimaginable ? Non, il y a d'autres exemples. Des milliers de consommateurs sont prêts à
payer
leur café 30 % de plus parce qu'il est est équitable et que ce prix juste permettra à de
petits
producteurs et à leur famille d'avoir une vie décente.
Lorsque l'on achète une image 1 euro, permet-on au photographe une vie décente?
Pour arriver au salaire minimum mentionné plus haut, il faut vendre 1000 images, (2000 si les
images sont vendues par une agence). Combien d'images doivent être produites pour en vendre
2000? En tout cas plus que ne le peut un seul photographe par mois!
Si les photographes ne peuvent pas vivre de leur travail, ils vont disparaître. C'est une
évidence.
Dans le meilleur (ou le pire) des cas, ils continueront la photo comme un hobby.
Qui fournira alors, les photos de nos magazines, de nos livres? Des grosses agences
photographiques internationales propriétaires de leur fonds qui imposent une vision unique du
monde et des amateurs...
Amateur n'a rien de péjoratif sous les touches de mon clavier. Le photographe amateur fait
des
photos parce qu'il a rêvé devant des images de professionnels et il a mis sa patience et sa
passion à tendre vers l'excellence que représentait ces modèles. Cependant l'amateur, par son
statut même, n'a pas les exigences du photographe professionnel. Exigences de rentabilité
financière, puisque son revenu vient d'autres sources et exigence créative, car il a le choix de
ne
produire que des images qui lui font plaisir.
Le corolaire de cette situation, c'est la disparition de la plupart des photographes qui faisaient
par
leur nombre et leurs multiples créations la richesse des fonds photographiques. Cette perte
de
talent, d'originalité et de diversité ne va pas se voir tout de suite. On s'habitue facilement à
la
banalisation des images qu'on nous propose. Le processus a déjà commencé.
Réfléchissons ensemble à nos responsabilités dans le processus.
Une chose est sûre : pour que la photo soit durable, elle doit être équitable.
Source : Catherine Deulofeu
Fondatrice de l'agence
Biosphoto
catherine.deulofeu@biosphoto.com
Texte à méditer, pour tout les acheteurs et tout les photographes, amateurs ou professionnels.